CHAPITRE VII
Ils étaient partis à cinq. En scaphandres, vêtements équipés tels de véritables arsenaux, avec radio interne, la voix, même avec micro, ne pouvant porter dans ce vide.
Ils étaient lourdauds, la gravitation obtenue par un système adhérent à l’équipement palliant difficilement la faible pesanteur de l’astéroïde. Et ces formes gauches, maladroites, erraient à la recherche de deux d’entre eux, sortis en reconnaissance et disparus depuis un tour-cadran.
À bord, l’atmosphère était tendue. La découverte de l’engin saboteur et surtout les conclusions de Baslow avaient créé un climat désagréable. On campait littéralement dans l’épave, du moins dans les compartiments encore convenables. Mais la suspicion était générale. Déjà exaspérés par leur situation, il ne leur avait plus manqué que cette découverte pour achever de dégrader les relations humaines.
Du moins autour de Flower et de Baslow tentait-on de se regrouper, mais c’était malaisé.
Cependant, Éric et les deux jeunes femmes faisaient bloc de leur mieux et Marts, au-dessus de tout soupçon en raison de sa position de captif, s’attachait plus que jamais à Éric.
Trois techniciens survivants tentaient, vainement jusque-là, de remettre en état les émetteurs ondioniques, pour essayer un contact, lancer un S.O.S. Les autres, las, mornes, de plus en plus apathiques, agissaient sans foi aucune, n’exécutant que les besognes indispensables à la vie, surtout pour le ravitaillement, qu’il fallait immanquablement rationner.
Et puis il y avait encore eu cette sortie sans retour d’un aspirant et d’un cosmatelot. Éric s’était proposé, auprès du lieutenant Werner, pour les recherches. Marts ne voulait pas le quitter et on avait agréé sa proposition. Maintenant, il était devenu membre à part entière de l’équipage naufragé.
Deux cosmatelots complétaient l’équipe. Ils avançaient dans ces champs de pierres, parmi ces aiguilles, ces amas rocheux, ce sol stérile dont la contemplation engendrait une mélancolie envahissante.
Et puis, par instants, ils découvraient un véritable spectre.
Çà et là, on retrouvait avec horreur une des victimes de la catastrophe, un de ces corps précipités à l’espace et que la masse de l’Inter désemparée avait emmenés avec elle jusqu’à la chute sur l’astéroïde.
Il y avait eu, parallèlement, cette pluie de corps morts, glacés déjà à l’intérieur dès le désastre, presque momifiés par le séjour dans le grand vide.
Raidis, hideux à voir, ils jonchaient le sol très courbé du petit astre et les cosmonautes les apercevaient avec un frisson où se mêlaient le dégoût et la pitié.
Quand le lieutenant Werner, qui marchait en tête, crut en découvrir encore un, il fit signe à ses compagnons. D’instinct, on se détournait, on évitait de se trouver face à face avec un de ces êtres qu’on avait connus, aimés parfois, un compagnon ou une compagne de la longue station orbitale entre Terre et Lune, et qu’on revoyait là, dans cet état désespérant, voué pour l’éternité à cette sépulture désolée, le froid ambiant risquant de le conserver sans fin.
Mais Éric, qui progressait un peu à l’écart de l’officier, fronça le sourcil sous son casque de dépolex.
Sa voix grésilla dans les micros des autres casques :
— Est-ce un de nos morts ? Vous êtes bien sûrs ?
— Quoi ? Ce n’est pas un de ceux que nous cherchons !
— Pourquoi ?
— Voyez ! Il est comme les autres… Littéralement gelé… stratifié…
Marts s’approchait. Assez peu sensible habituellement, le brutal individu ne s’embarrassait jamais de délicatesse. Et ce fut lui qui donna raison à Éric :
— Non !… Celui-là n’est pas mort depuis longtemps !
Un des cosmatelots criait sous son casque :
— Mais c’est l’aspirant Lopès !
Ils se rapprochèrent aussi vite qu’ils le purent, c’est-à-dire oscillants, s’élevant par l’impulsion de leurs mouvements, planant quelque peu, se heurtant parfois dans l’incroyable maladresse générale.
Et ils reconnurent en effet l’aspirant. Il avait cessé de vivre mais l’aspect général du cadavre, encore quasi souple, attestait un décès récent.
Ils s’évertuèrent à le secouer, à tenter de le ranimer. Vainement, d’autant qu’on ne pouvait l’extirper de son scaphandre.
On décida de le ramener sans retard à l'inter. Werner et un de ses hommes continuaient bravement pour rechercher le compagnon de Lopès, tandis qu’Éric, Marts et le troisième homme s’empressaient – relativement – de revenir avec le cadavre.
Flower et Baslow, et tous les survivants, furent frappés de ce nouveau malheur mais le professeur, ayant fait déshabiller le corps, parut fort surpris.
— A quoi attribuez-vous sa mort ? demanda le commandant Flower.
— Étrange ! Il ne porte aucune blessure, pas la plus petite ecchymose… On dirait… Je voudrais en avoir le cœur net…
— On dirait qu’il a été asphyxié, fit la voix acidulée de Yal-Dan.
Comme toujours, elle se tenait un peu à l’écart mais sa discrétion n’allait pas de pair avec ses facultés d’observation.
— Yal-Dan a raison ! Le faciès creusé, livide… cette langue tuméfiée…
— Une fuite au scaphandre, peut-être…
On vérifia, mais l’hypothèse ne tenait pas.
Baslow déclara :
— Ysmer est-il là ?
Ysmer était là. Un jeune stagiaire de la planète artificielle, étudiant en médecine, assistant des deux médecins du bord, lesquels, malheureusement, avaient péri dans la catastrophe de l’A-I.
— Ysmer…, pouvez-vous m’aider ? Je veux l’autopsier !
L’étudiant acquiesça. Yal-Dan, Éric et Karine, très simplement, se proposèrent pour assister les opérants. Une fièvre sombre passait sur eux tous et le commandant acquiesça. Il demeurait officier d’état civil et devait continuer, même dans le désarroi général, à prendre toutes décisions utiles.
On transporta le corps dans une salle du labo encore relativement intacte, on y amena les instruments de chirurgie empruntés au département infirmerie, lequel était à peu près inutilisable.
Avec ces moyens de fortune, Baslow et les siens, domptant leur répugnance, s’attaquèrent au corps du malheureux aspirant.
Un peu plus tard, Werner revint. Son compagnon et lui avaient retrouvé le cosmatelot accompagnant Lopès. Exactement dans le même état.
— Il ne sera pas utile de l’autopsier, dit posément Baslow, qui avait achevé sa triste besogne. On voit, du premier coup d’œil, qu’il est mort exactement comme l’aspirant Lopès.
— C’est-à-dire ?… demanda Flower.
— Qu’on a littéralement asséché ses poumons…
— Asphyxie, comme le disait Mlle Yal-Dan ?
— Oui, commandant. Mais je suis à peu près sûr que cette asphyxie a été provoquée…
— Par quel moyen, Dieu du Cosmos !
— Je l’ignore… C’est incompréhensible… Même dans les cas de mort par carence respiratoire, il reste des alvéoles pulmonaires encore saturés d’air… Tandis que là… On jurerait qu’une sorte de pompe… oui, c’est cela… une pompe… a aspiré avec une force inouïe tout l’oxygène, tout l’élément gazeux contenu dans la cage thoracique de ce pauvre garçon !… De ces pauvres garçons, devrais-je dire, puisque son compagnon est visiblement dans le même état !
— Mais c’est fou ! C’est insensé ! Un tel cas est inconnu à ce jour !
— A ma connaissance, oui. Des hommes morts depuis quelques heures seulement, fût-ce par asphyxie, hydrocution, intoxication carbonique ou assimilées, ne présentent jamais de tels symptômes !
— Alors, professeur ?
— Alors, je…
Il hésitait. On entendit Yal-Dan déclarer, posément, mais une telle déclaration fit frissonner tous les assistants :
— C’est comme si un vampire avait, non bu son sang, mais aspiré son oxygène…
La métisse avait résumé nettement la situation.
Plus que jamais, le danger menaçait. Cette planète désertique par nature présentait donc de tels pièges ?
Flower établit un nouveau plan en ce qui concernait les sorties. Les cosmonautes ne s’y risqueraient plus qu’en nombre, et solidement armés. D’autre part, tout serait mis en œuvre pour aider à la reconstruction des appareils radio. De ce côté les spécialistes avaient quelque espoir. Bientôt peut-être on pourrait demander de l’aide, mais de façon bien empirique puisque l’astéroïde était quasiment impossible à situer.
Ces accumulations de faits pesaient lourdement sur l’état d’esprit. On imaginait toujours qu’un membre de l’équipage avait trahi. S’il faisait partie des survivants, le pire était à redouter.
Et quels étaient ces mystérieux vampires qui dévoraient la vie en pompant l’air jusque dans les poumons de leurs victimes ?
Un peu plus tard, Karine, étendue auprès d’Éric, le regardait. Le jeune homme était songeur.
Délicatement, elle alluma une cigarette, la lui plaça entre les lèvres. Il remercia son amie d’un regard tendre. Elle posa sa belle tête blonde sur la poitrine nue de son amant.
— Je ne sais trop à quoi tu penses, dit-elle. Mais… ne trouves-tu pas que, depuis quelque temps… Yal-Dan paraît savoir beaucoup de choses ? …